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Autobiographie pariétale, AGE 8

Déjà-vu
Salon#1 des DOMAINES CHFD, Delémont, 2017


Autobiographie pariétale, AGE 8 - Déjà vu
Dessin à même le mur, dispersion RAL 7037, craie blanche, dimension salle, 2017
©Charles-François Duplain

Autobiographie pariétale, AGE 8 - Déjà vu
Dessin à même le mur, dispersion RAL 7037, craie blanche, dimension salle, 2017
©Charles-François Duplain
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Dans Déjà vu – AGE 8, l’artiste trace 4794 signes, CHFD coche des coches comme les jours charrient l'ennui, comme les clics de la souris lorsque l'on joue à "FoE". C’est également un autoportrait scindé, un fragment extrait.
Votre auteur propose un texte de Rudi Bruchez pour mieux appréhender l'oeuvre de Charles-François Duplain, personnage hors du commun, au demeurant, un être attachant. Contrairement à l'analyse plus formelle et "lynchéeenne" de Jean-Paul Gavard-Perret, Bruchez donne à voir une face plus sombre des productions de l'artiste arpenteur. A l'instar d'un Rodney Graham, bien qu'il soit aussi l'auteur d'écrits, de musique et de multiples, les oeuvres multiformes de CHFD tentent vers la mystification résultant d'une posture de fakir-caméléon voué à un échec certain. Glandeur, sédentaire et poète post-néo-dada il se consacre à faire sérieusement des choses pas sérieuses et inversement. Outre ces activités, il vaque à des occupations électives à temps perdu et réalise des tours de toutes les sortes. De vanité, il n'en est pas question, cependant elle est là comme une passerelle pour franchir l'écueil, les pièces de CHFD somment les forces qu'ils faut mettre en oeuvre pour passer le Cocyte. Il en va ainsi des grandes entreprises lointaines qui périssent par la grandeur même des préparatifs qu'on leur accorde pour en assurer la réussite, tout l'esprit de Montesquieu est convoqué, ici. Romantique au pied de la lettre, le natif, dont on devine, au loin, le pays d'origine, au-delà de la ligne d'horizon des premiers reliefs du Jura, manifeste des ses présences multiples par un don d'ubiquité que la vague écumante RE-dessine le singleton sur la plage où dans un passé pas si lointain le Bucentor du vice-amiral Pierre Charles Silvestre de Villeneuve ne s'échoua pas. Hélas Trafalgar. C'est le moment d'entrer dans le texte.

Mathieu Charvel

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À travers entre autres œuvres le silence des ruines sélènes, l'échafaud non-létal et les portraits aux immortels, on pourrait dire que Charles-François Duplain précède la mort, l'observe à partir d'un àcôté du chemin, sous plusieurs angles, qui sont souvent des angles droits. Ces références aux signes de la mort pourraient être les symptômes d'une affection non encore répertoriées dans les manuels de diagnostic, en quelque sorte un double inversé de l'acédie, cette maladie spirituelle identifiée par Thomas d'Aquin comme un des sept péchés capitaux et qu'on appelle parfois fatigue de vivre. Il s'agirait plutôt ici d'une fatigue de mourir. Cette hypothèse est corroborée par la théorie freudienne. En développant sa théorie de la pulsion de mort, Freud écrit en 1920, dans Au-delà du principe du plaisir : « une pulsion serait une poussée inhérente à l'organisme vivant vers le rétablissement d'un état antérieur. » L'état antérieur étant l'inanimé dont l'être vivant a émergé et auquel il est promis. Or, lorsque dans ses autoportraits CHFD se regarde après sa mort, il effectue le chemin inverse de celui décrit par Freud : au lieu d'une poussée du vivant vers l'inanimé, c'est l'inanimé qui tire de lui le vivant. Ce n'est pas une pulsion, mais une expulsion. Cela peut d'abord se lire comme une extraction : la pulsion freudienne vise l'intérieur alors que le travail de CHFD va vers l'extérieur et sort des limites de tout ce dans quoi on veut le circonscrire. Il s'observe de loin dans l'espace-temps, dans son absence, et lorsqu'il doit investir un lieu d'exposition, c'est souvent l'extérieur qu'il occupe, vers lequel il s'étend, en résistant aux frontières comme pourrait se rebeller un enfant à qui son professeur de dessin répéterait de « ne pas dépasser ». Mais l'expulsion peut aussi se lire ex-pulsion, c'est-à-dire une pulsion transformée par un long travail sur soi, dont témoignent les marques quotidiennes à la craie, dans l'autoportrait bourgeois. Une pulsion ancienne, maintenant parvenue à l'équilibre de la sérénité, et qui se tourne vers ce qui représente les conditions de la perpétuation de la vie, plutôt qu'une stérile obsession de la cendre. J'en veux pour preuve un travail récent, LUBI 503025, où des cônes de chantier magnifiquement ressuscités en céramique prennent possession des alentours de la galerie Les Émibois, dans son Jura suisse natal. S'agit-il de baliser, de se réapproprier la terre d'origine, selon une première interprétation sans doute trop facile, ou de repeupler des Franches-Montagnes désertées par la pulsion de mort de la course à l'urbain ? Nous pensons que c'est justement à travers le cône de chantier, nommé cône de Lübeck (sa ville d'origine), cet objet d'apparence ordinaire, prototype de l'inanimé, que se dévoile cette fatigue de mourir, cet appel de la vie dont nous parlions. En effet, n'y a-t-il pas symbole vital plus lumineux que ce cône de Lübeck ? D'abord par son apparence phallique évidente, il représente l'envie de pénis identifié par Freud chez la femme. On sait que cette envie de pénis représente une sorte de défaut au niveau du surmoi1, le sentiment d'un manque chez la jeune fille qui la fait se tourner vers son père comme objet de désir. Tout en représentant cela avec une grande force, le cône de Lübeck offre un objet d'investissement compensatoire qui permet à la femme d'alléger le poids de ce manque. Et, en miroir, il symbolise également ce sur quoi bute la masculinité, car dans son emploi quotidien, le cône de chantier bloque la circulation des automobiles, dont on sait qu'elles « permet[tent] aux hommes d’affirmer leur virilité […] et continue[nt] d’être investie[s] comme un objet narcissique, destiné à valoriser celui qui la possède. » selon le psychanalyste Serge Tisseron2. Mais, opportunément placés à même les champs au Émibois, ou dans des lieux d'exposition où la voiture n'a pas accès, les cônes de céramiques perdent cette capacité de blocage de l'expression virile. Dans son travail, CharlesFrançois Duplain permet donc de lever symboliquement les frontières et le blocages intérieurs qui empêchent l'homme et la femme de se rencontrer réellement et de perpétuer la vie, et il touche même aux mystères de la création en permettant au visiteur qui surplombe l'œuvre de plonger son
regard dans les abîmes insondables de l'obscurité fertile, dont on pressent à travers le noir profond des possibilités vitales infinies.
Rudi Bruchez, mars 2011.

1 cf. Claude LE GUEN, Dictionnaire freudien, Presses Universitaires de France, 2008, p. 477
2 Psychologie Magazine de mai 2010.


Autobiographie pariétale, AGE 8 - Déjà vu
Dessin à même le mur, dispersion RAL 7037, craie blanche, dimension salle, 2017
©Charles-François Duplain